• Un bel article sur "Qui sont les SDF ?" de Gilles Marchand

    Je vous relate ici un article qui me parait très bien cerner la diversité des "SDF", preuve que SDF est une étiquette bien moins homogène que ces trois lettres qui la compose...
     
    Le SDF peut être propre et bien habillé...
     

    Un bel article sur "Qui sont les SDF ?" de

    Loin des images de SDF que les médias nous montrent, Guy, nouveau SDF depuis une semaine (voir L'ardennais du 26 septembre 2012...

     
    Article de Gilles MARCHAND
    Sciences Humaines - Mensuel 134 - Janvier 2003
     
    "Au coeur de dispositifs d'aide de plus en plus ciblés, les SDF restent pourtant une population mal connue. Deux enquêtes, l'une sociologique, l'autre ethnologique, apportent de nouveaux éléments de compréhension.

    17 octobre 2002, « Journée du refus de la misère ». Comme c'est le cas depuis la première édition en 1987, de nombreuses manifestations ont eu lieu, éparpillées dans de grandes villes françaises et étrangères, dont Bruxelles et New York. Quand on évoque la misère, l'image des sans domicile fixe (SDF) vient naturellement à l'esprit. Et pour cause : ils sont visibles dans les rues, les stations de métro ou les gares. Une présence - voire une appropriation de certains lieux - dans l'espace public, qui selon Julien Damon, « provoque depuis une vingtaine d'années des réactions dans la population (généralement compatissantes, mais parfois hostiles), un intérêt médiatique et scientifique et un investissement institutionnel (déploiement de programmes ponctuels et de politiques de long terme) » (1). A partir d'une analyse de documents (plus de 9 000 coupures de presse, des décrets et des lois, des données sur les dépenses publiques) et de recherches, le sociologue, par ailleurs responsable de la recherche et de la prospective de la Caisse nationale des allocations familiales, tente de dresser un état des lieux de la question SDF. Or, le constat général trahit le principal problème auquel sont confrontés les associations, les politiques publiques et plus généralement tous les acteurs de la prise en charge : « Dans un dialogue sur les sans-abri, les interlocuteurs parlent rarement de la même chose. »

    Qu'entend-on par le terme de SDF ? Les personnes qui fréquentent des services destinés aux sans-abri ? Celles qui, sans habitat stable, vont d'une adresse à une autre ? Ou bien celles qui « peuvent être spontanément repérées dans la rue comme SDF », autrement dit l'image d'Epinal des clochards ? Si on prend en considération la complexité de la prise en charge - mesures d'urgence l'hiver, programmes sur le long terme touchant aux soins, à l'emploi, ou encore au logement - et les modes d'intervention, la situation s'approche dangereusement d'un véritable sac de noeuds : « La prise en charge des SDF est un ensemble hétéroclite de réponses à un problème hétérogène, sans véritable principe d'action unificateur. »

    Même si, donc, la question SDF reste « un problème hétérogène », les études menées depuis une dizaine d'années permettent de mieux comprendre les caractéristiques de cette population. Ces travaux soulignent que « les SDF, même les plus marginalisés, ne vivent pas dans un monde différent. Au contraire, on observe un continuum de situations entre les personnes vivant dans la rue et celles qui séjournent dans des centres d'hébergement [...] ou des logements précaires. » Pour comprendre ce qu'est la population des SDF, il faut retenir de ces travaux que, d'une part, elle n'est pas constituée d'un « stock » humain figé, mais faite d'entrées et de sorties. D'autre part, elle n'est pas une catégorie sociale homogène, le vécu de l'un, en termes de revenu, de lien social ou de logement ne correspondant pas à la situation d'un autre. J. Damon considère les SDF, pour son analyse, comme la cible d'une action publique. Il les envisage également comme des acteurs sociaux, agissant selon des croyances, effectuant des choix, développant des stratégies à plus ou moins long terme, et ayant des opinions, des idées, des valeurs. Leurs décisions peuvent être mal comprises - par exemple refuser d'être hébergé dans des structures spécialisées - mais ne sont pas pour autant irrationnelles - le refus peut être motivé par le besoin de préserver sa dignité ou le rejet d'une promiscuité trop douloureusement subie. Par acteur, il faut aussi entendre que le relâchement des liens n'équivaut pas à une situation de mort sociale. Les relations familiales, l'intégration ou le lien de citoyenneté peuvent être modifiés, transformés, fragilisés, ils n'en restent pas moins existants. Et pour rendre compte de leur mode de vie, J. Damon emploie le terme de bricolage, au sens « de débrouillardise, de tâtonnements et de capacités d'adaptation », un bricolage des ressources qu'ils peuvent saisir.

    Tout d'abord, les SDF bricolent par nécessité économique, mais pas seulement. Les SDF cherchent à améliorer des conditions d'existence instables et frustrantes, en déployant des ressources d'imagination et d'innovation. Ils sont obligés de vivre au jour le jour, et doivent faire face aux imprévus du quotidien. Même s'ils agissent souvent seuls, certains d'entre eux échangent des conseils et des « tuyaux » avec d'autres sans-abri. Chacun gère sa vie à sa façon, utilise ou non les aides publiques proposées, tâtonne, découvre et affine ses méthodes de survie, mais toujours en disposant « d'une vue d'ensemble sur ce qu'il veut et peut faire en fonction de ses compétences et de ses objectifs ». Avec le temps, les SDF se constituent des répertoires de discours ou d'action, qu'ils adaptent selon le contexte, et nombre d'entre eux connaissent très bien la nature et la qualité des services proposés par les différents acteurs de la prise en charge. « La vie quotidienne des SDF ne peut donc être une existence bohème, chaotique, désordonnée, irrationnelle. » Elle est au contraire faite d'habitudes et de rythmes assez précis, qui peuvent être largement suffisants pour occuper une journée. Mais ces répertoires d'action évoluent, les modalités de bricolage également, en fonction des évolutions du système de prise en charge et des étapes personnelles de la « carrière » SDF.

    Sous l'angle de la pathologie mentale

    Très loin de la vision du SDF comme acteur social, un ouvrage paru en 2001 (2) a fait grand bruit, notamment auprès des acteurs sociaux de la prise en charge. Se plaçant dans une toute autre perspective de celle de J. Damon, le psychanalyste et ethnologue Patrick Declerck propose le fruit de quinze ans de travail de proximité avec une frange spécifique des SDF, les clochards. Selon lui, pauvreté et exclusion sont insuffisantes pour rendre compte de ce phénomène : « L'histoire de ces sujets, quel que soit leur milieu social, fait généralement apparaître une psychopathologie personnelle lourde, doublée d'une pathologie familiale importante. » Les phénomènes de désocialisation semblent, chez certains, dominer le tableau. Pour preuve, la « perte répétée, quasi programmée », des papiers d'identité. Il souligne également « l'immense résistance au changement souvent opposée par les clochards à toute amélioration durable et structurelle de leur état ».

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    Trois constantes ressortent d'après lui de l'approche clinique : des dysfonctionnements précoces dans l'enfance (relations maternelles perturbées, troubles du sommeil et de l'alimentation, scolarité problématique) ; de nombreux traumatismes psychiques et physiques les ayant touchés, eux ou leurs proches ; enfin un alcoolo-tabagisme qu'on retrouve comme une forte composante familiale. La clochardisation, pour P. Declerck, est un état irréversible qui n'aboutit jamais à une réinsertion. « Si pour ces sujets, il n'y a jamais eu insertion, comment pourrait-il y avoir réinsertion subséquente ? », s'interroge-t-il. En fait, ces SDF seraient dans une dynamique de répétition de l'exclusion : « Le clochard est un exclu qui en est venu à ne plus pouvoir vivre autrement que dans l'exclusion perpétuelle de lui-même. »

    J. Damon reproche à cette vision son point de vue limité de la problématique SDF. « Dans cet ordre d'idée, les sans-abri constituent une population pathologiquement distinguable de la population générale, et la question SDF devient un problème qui ne s'analyse pas en termes d'inégalités et de mobilité sociale, mais en termes de morbidité et de catégorie singulière. » Et dans une interview récente (3), il rappelle que des gens s'en sortent, des « contre-exemples parmi ces gens que l'on dit complètement foutus ». Même si leurs positions divergent sur certains points, les différences tiennent avant tout à la manière d'approcher la population SDF. Plutôt qu'opposées, les deux analyses semblent en fait complémentaires...

     

     

    NOTES

    1.

    J. Damon, La Question SDF. Critique d'une action publique, Puf, 2002.


    2.

    P. Declerck, Les Naufragés. Avec les clochards de Paris, Plon, 2001.


    3.

    Entretien avec J. Damon, octobre 2002. À lire sur le site Internet : http://www. lemonde.fr


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